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NE BOUGEZ PLUS

Je me retrouvais de nouveau devant un médecin. Un petit, pas bien méchant : une dermato. J’avais déjà vu pire mais je ne peux m’empêcher de tous les craindre. Je suis un hypocondriaque de la pire espèce. J’ai toujours l’impression d’avoir un cancer donc je ne consulte jamais. Surtout les Hippocrate foirés. Personne ne se lance en médecine pour être dermatologue. Cardiologue oui. Neurochirurgien ou cancérologue. Au départ ces gens se prennent pour Dieu et la plupart finissent par drainer des furoncles, arracher des dents ou soigner des tendinites à des tarifs indécents. On ne peut pas se fier à ce genre de personnages. Mon corps n’a qu’à se démerder. Et il se débrouille pas trop mal, alors quand je me résigne à consulter, c’est qu’un truc vraiment flippant m’attaque et que je vis au fond d’un trou depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, enseveli sous une tonne d’angoisses. A leur merci. Tendre comme un agneau de sept heures. Je me dégoute.

Cette fois ça avait commencé par trois boutons anodins sur le bas ventre. Pile sous l’élastique du caleçon. Ne trouvant pas de cancer approprié à ce symptôme, j’ai opté pour une simple irritation et laissé couler. Enfin, grossir. Quand ils ont rougi et saigné, je me suis dit que l’emplacement était vraiment mal choisi pour des boutons et qu’ils ne disparaitraient jamais à cause de ce frottement quasi-permanent. J’ai mis un pansement.

Deux jours plus tard ils étaient cinq. J’ai arrêté de mettre un pansement.

Au bout d’une semaine ils ont commencé à vraiment me démanger. D’une manière inhabituelle. J’ai acheté un désinfectant quelconque et j’ai gratté.

Au dixième jour, je me foutais à poils dès que possible. L’élastique me faisait l’effet d’un barbelé. Le simple contact de mon tee-shirt m’était insupportable. Ils avaient fait des petits qui voyaient plus grands et ne se contentaient pas de rester sous l’élastique. De minuscules sillons rouges les liaient les uns aux autres et ils s’étendaient. Ils semblaient vouloir conquérir le monde en commençant par mon pubis. Et je ne rigole pas avec ce qui se passe à ce niveau-là. La même chose sous le bras, ça peut aller jusqu’à la gangrène avant que je réalise, et finir en amputation. Mais n’approchez pas de ma queue bande d’enfoirés !

Je suis allé chez mon médecin traitant, certain d’avoir rendez-vous avec un cancer de la peau. Autant dire avec la mort. Je ne suis pas taillé pour vaincre un truc plus puissant qu’une grippe. Amen.

Ça devait faire dix ans que je l’avais pas vu. Il avait pas bougé de son cabinet minable et ça lui avait pas réussi. Il était presque sourd et je devais tout répéter plus fort. J’ai compris que c’était pas seulement la faute des murs si on entendait tout depuis la salle d’attente. Il m’a ausculté vite fait et a diagnostiqué une infection dont j’ai oublié le nom. Ça finissait en -oque et sonnait mal. Bénin d’après lui mais fallait quand même pas rigoler. J’avais pas le temps de rigoler, je me grattais jours et nuits. Antibiotiques, crème, savon surpuissant. J’étais bon pour jouer à l’infirmière pendant deux semaines.

J’en ai tenu une. Mon pubis capitulait face aux envahisseurs. Ce traitement de choc leur faisait l’effet d’une tape dans le dos. Ils continuaient de se répandre et me démangeaient à en devenir taré. Je ne dormais pas avant cinq heures du matin. Peut-être que je m’évanouissais. Je grattais je grattais je grattais. Rien à faire. Sous la douche ils ne me démangeaient plus. Ils me piquaient. Ce putain de savon me donnait l’impression de me laver au gravier. J’ai repris mon Sanex dermoprotecteur et arrêté cachets et crème. Ce toubib de merde me faisait payer mes dix ans de mépris, pour sûr. Il m’empoisonnait. Mon corps n’avait qu’à se démerder.

Retour à la case départ. J’accordais trop d’importance à ces salopards. Il suffisait que je me retienne de les gratter et ils partiraient bien un jour. Aucune maladie mortelle ne peut commencer par trois boutons sous l’élastique d’un caleçon ! Fallait que j’arrête de ne penser qu’à mon nombril. Un homme digne de ce nom ne peut passer sa vie nu entre quatre murs à se frotter le ventre.

Ça a duré trois ou quatre jours, je ne sais plus très bien. Tout était flou. Je me souviens que ça me grattait. C’est tout. Je n’angoissais même plus, je voulais juste que ça s’arrête. Mourir c’était peut-être pas si mal finalement. Mais ces monstres continuaient de me grignoter corps et âme. Je ne pouvais même plus les compter. Leur territoire s’étendait maintenant à l’intérieur de mes cuisses. Je ne savais pas s’ils allaient réussir à conquérir le monde, mais ils en prenaient le chemin. Ma queue ne les intéressait pas du tout en fait. Ils voulaient marcher sur la France. Une armée de boutons surentrainés, chatouilleurs, piqueurs, brûleurs, écorcheurs, s’apprêtait à coloniser mes mollets, mes pieds, et bientôt ils défileraient sur les Champs-Elysées.

Je ne dormais plus depuis trois semaines. J’étais lessivé. Enfin conscient que mon corps de lâche ne se démerdait pas du tout, je me retrouvais donc de nouveau devant un médecin après l’avoir suppliée au téléphone pour qu’elle accepte de me recevoir en fin de journée. Je vous l’ai dit, un agneau de sept heures. Si nécessaire j’aurais pu faire l’agneau qui pleure.

Elle avait l’air pressé de me faire comprendre que je la faisais chier. Je l’ai suivie de la salle d’attente au cabinet en répondant aux questions que son dos me posait déjà. On s’est pas assis. Elle m’a demandé d’enlever mon tee-shirt tout en se dirigeant vers sa table pour tirer une nouvelle bande de papier et me foutre à la porte au plus vite allégé de cinquante euros. L’idée de la traiter de vieille pute aigrie ne m’a même pas traversé l’esprit. Elle pouvait me prendre pour une merde, elle était Dieu là bordel ! Le temps qu’elle se retourne j’étais déjà torse nu.

Je n’oublierai jamais son visage et le mouvement de recul qu’elle a eu, alors que trois bons mètres nous séparaient déjà, quand elle a vu mon ventre boursouflé.

« Ne bougez plus » qu’elle a dit. « C’est la gale monsieur ».

« La gale ? » j’ai dit. Mais c’est pas une maladie du Moyen-Age ça ? Putain de merde, quand on dit chien galeux ça vient de là ? J’ai un truc de chien du Moyen-Age ??? j’ai pensé.

Je voyais de la panique dans ses yeux. J’étais forcément foutu. Le patient zéro d’une épidémie de boutons qui se nourriraient bientôt de tous les ventres du monde. Une de la presse non désirée. Covid et guerre en Ukraine ? Pipi de chat ! Trente millions de morts à cause d’un galeux négligeant. Puis elle a commencé à parler en s’agitant.

« Très contagieux… désinfecter la salle d’attente… ne bougez pas… vous auriez dû me prévenir (?!?)… des acariens qui creusent la peau pour se nourrir et pondent des larves qui creusent la peau pour se nourrir et grandissent et pondent des larves qui creu… »

J’ai compris, mon ventre est une gigantesque partouze et un milliard de micro-insectes me bouffent de l’intérieur mais ça se soigne comment que j’ai gueulé dans ma tête !

« … usent la peau et ça ne s’arrête jamais… extrêmement contagieux… vous avez touché des gens ? ça passe sur les vêtements, les canapés… sacrément infecté, fallait venir plus tôt… voyage à l’étranger ? »

Je ne savais toujours pas si j’allais crever mais je connaissais la coupable. Mon ex avait passé deux semaines dans un bled paumé au Maroc. Et j’avais passé deux heures dans son lit…

Je me suis rhabillé, j’ai pris mon ordonnance, payé et filé à la pharmacie. J’avais du bol, on n’était plus au Moyen-Age. Un cachet et ces putains de bestioles crèveraient en 24h. Plus que 24h de souffrance !!! J’ai dû désinfecter mon appartement avec une mousse antiparasite, et foutre toutes mes fringues dans un sac poubelle sur le balcon. Sans rien à bouffer ces saloperies crevaient en deux ou trois jours. J’étais refait.

24h ? Mon cul ! Ça a continué de me gratter pareil. Pire, ça m’a asséché la peau au point que le moindre contact appuyé contre n’importe quoi me faisait une plaque rouge indélébile. Je me tartinais de Nivea et ça ne changeait rien. J’étais sec de l’intérieur. J’imaginais ces millions d’ignobles insectes microscopiques en train d’agoniser sous mes yeux. Ils se débattaient les bâtards. Ils me bouffaient de toutes leurs dernières forces.

Au bout d’une semaine, les démangeaisons ont enfin disparues. On croit savoir apprécier la liberté à sa juste valeur. On se dit qu’on n’a pas besoin d’une guerre ou d’aller en prison pour en connaître la saveur. On ne sait rien tant qu’on n’a pas guéri de la gale. Les boutons ont mis des mois à disparaître. J’ai gardé trois cicatrices pendant plus d’un an. Ces trois boutons anodins sur le bas ventre. Pile sous l’élastique du caleçon.

JoE

Ni pute, ni fidèle

Eva est pressée. Comme toujours. Elle a beau se prendre pour Lewis Hamilton en plein Paris, elle ne sera jamais à l’heure. Elle termine son maquillage aux rares feux rouges qu’elle ne grille pas. Sa devise : soit belle si t’es pas ponctuelle. Elle en a plein d’autres qui commencent pareil.

Elle n’a pas vu Sam depuis huit mois. L’amitié à distance, sans droits ni devoirs. Les moments partagés n’en sont que plus plaisants, car ils peuvent tout se dire. Chacun étant spectateur de la vie de l’autre, sans en être vraiment acteur. Et puis ces deux-là, de toute façon, n’ont rien à faire ensemble. Trop différents. Il n’y a pas de Sam dans Sex & the city, pas un Friends qui roule un joint, et pas de place pour Eva dans sa banlieue pourrie. Il n’y a qu’un truc invisible qui les lie, en profondeur, qui résiste, pendant que la société fait tout pour les éloigner.

Trente minutes de retard, Eva se gare au plus près du bar. Elle est trop impatiente pour penser à l’amende qui l’attendra à son retour. Elle trotte jusqu’à la porte, entre et voit Sam déjà assis à une table avec une bière.

— Salut mon Brother ! Tu m’as manqué !!!

Arrivée par derrière, elle s’est jetée sur son dos. Elle le sert trop fort et couvre sa joue gauche de bisous.

— Oh calme-toi Sista, je vais pas m’envoler ! 

Eva desserre l’étreinte et le laisse se lever. Ils sont face à face, c’est l’heure du verdict.

— Putain, t’es super bonne ! 

— Yes ! C’est ce que je voulais entendre. J’ai perdu huit kilos depuis la dernière fois ! 

— Ouais je vois ça. Mais tu les as balancés dans tes nibards ! 

— Ils te plaisent ? 90 D. Et mon nez aussi ! T’as vu mon nez ? 

— Ah ouais carrément t’as pris un forfait. Franchement tu cartonnes. Rien à dire. 

— C’est Angelo qui m’a tout payé.

— Les hommes normaux offrent de la lingerie, les millionnaires offrent ce qui va en-dessous ! Pose tes fesses. Tu bois quoi ?

— Un martini blanc steplait. 

La commande est passée. Les fesses sont posées. Extraits :

— Alors c’est pour ça que tu voulais me voir, pour te la péter dans ton nouveau corps de pétasse ! 

— Bah oui fallait que tu voies le résultat quand même. Je suis une bombasse non ? 

— J’avoue, rien à dire. Mais je suis choqué, t’es toujours avec Angelo ? 

— Non !

— Ah merde ! Il peut même pas en profiter le con !

— Si je le vois encore de temps en temps, tu me connais ! Mais il m’a gavée à me prendre pour sa femme, il me laissait pas vivre. Et puis je l’aimais plus vraiment. Au début c’était kiffant, c’est vite devenu chiant. 

— Donc t’as aussi une nouvelle grande histoire d’amour à m’annoncer ? 

— Non rien de sérieux. Je vois Victor un peu, mais je vais arrêter, il est marié, il a un gosse. Sinon j’ai un mec, pilote de ligne, il veut trop me baiser. Il m’envoie des mails de lover. Y en a deux, trois autres qui traînent mais c’est juste pour niquer. 

— Mais comment tu gères autant de mecs à la fois ? Ça me prendrait la tête d’avoir plein de meufs.

— Faut juste être organisée. Baiser des mecs, c’est ce que je fais de mieux. Je prends mon pied et ils me paient tout ! Je les rends fous. C’est trop facile, il suffit de mater des films de cul et de faire pareil.  

La discussion continue. Sur tout et rien, comme d’habitude. Et comme d’habitude, Sam ne peut s’empêcher de tenir le rôle du grand frère la morale. Il s’en cogne qu’elle s’envoie en l’air n’importe comment, il n’a aucune leçon à donner sur le sujet. Mais il en a marre qu’elle souffre de tomber amoureuse de huit mecs sur dix. Eva est habituée à subir les leçons et les blâmes sur sa vie sentimentale. Ceux de sa mère, de sa sœur, de son père qui les dispense en l’ignorant. Ses copines mariées lui font partager leurs expériences, essayant de la ramener dans le troupeau. Personne ne croit qu’elle écoute et utilise les conseils ou engueulades. Pourtant c’est le cas, c’est presque invisible, mais sans eux elle ferait bien pire.

— T’en as pas marre de papillonner ? Attention je respecte, c’est juste qu’à un moment faut se calmer. T’as pas envie de te poser ?

— L’amour, je sais même plus si ça existe. À chaque fois que j’aime un mec, ça part en vrille. 

— Bien sûr que ça existe ! Mais toi t’aimes n’importe qui, n’importe comment. 

— Je sais, mais j’arrive pas à trouver le bon. 

— Vu tous les mecs que t’as eu, le bon a dû passer et tu l’as laissé filer ! 

— Arrête, pourquoi tu m’enfonces comme ça ? Tu l’as pas trouvé non plus la femme de ta vie, ta méthode a pas l’air plus efficace que la mienne ! 

— Change pas de sujet. À force de jouer avec les mecs, ça va te retomber sur le coin de la gueule un jour. T’as trop d’histoires dans tous les sens. Ça va finir en faits divers ! 

— Ça craint rien, ils m’aiment pas vraiment. Ils y croient mais ils m’oublient vite. En fait ils aiment avoir une jolie poupée dans leurs bras. Ils aiment les regards jaloux des autres mecs. Ils aiment me baiser, ça c’est sûr ! 

— Mais arrête c’est toi qui les baises ! T’as déjà réussi à ne pas tromper un mec ?

— Non. J’ai toujours envie de voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Mais si un jour je trouve le bon, je te jure que je le tromperais pas. 

— T’as rien compris. Allez, un autre martini blanc ? 

— Avec plaisir. 

Il appelle la serveuse, pour lui ce sera whisky et glace. Eva pose son regard sur la porte d’entrée du bar, juste en face. Elle n’a le temps de rien qu’une voix traverse la salle.

— C’EST QUI LUI ? 

— ANGELO ?!? Qu’est-ce que tu fous là ? 

Angelo. L’ex. Le mécène. Il se tient maintenant debout à côté de leur table, et semble très énervé.

— C’EST POUR LUI QUE TU M’AS LARGUÉ COMME UNE MERDE ? T’ES QUI TOI ? TU BAISES MA MEUF C’EST ÇA ? 

Début de scandale dans le bar. Angelo hurle plus qu’il ne parle. Eva se partage entre gêne, colère et pitié. Sam hésite entre rire, allumer une clope, ou lui offrir un verre.

— Du calme mon gars, je baise personne en ce moment et surtout pas elle. On est pote alors redescend. 

— Angelo putain nous fous pas la honte, c’est un pote ! Et j’ai pas de compte à te rendre alors casse-toi ! 

— JE FAIS CE QUE JE VEUX SALE PUTE ! JE SUIS SÛR QUE TU BAISES PARTOUT ET LUI IL DOIT PAS ÊTRE LE DERNIER. ALORS TU LA BAISES TOI AUSSI ? ILS TE PLAISENT LES SEINS QUE JE LUI AI PAYÉS ?  

— Pourquoi tu veux m’embarquer dans vos galères ? Je t’ai déjà répondu et tu me crois pas, c’est quoi la prochaine étape ? On sort du saloon, on marche vingt pas chacun et on dégaine ? 

— TU TE FOUS DE MA GUEULE EN PLUS SALE ENCULÉ ! 

— Putain Angelo tu fais chier là ! Dégage il a rien à voir là-dedans ! 

— TA GUEULE PUTAIN C’EST ENTRE LUI ET MOI MAINTENANT ! T’AS RAISON FILS DE PUTE, VIENS, ON SORT ! 

Il continue de gueuler. Un serveur s’approche et lui demande de se calmer. Mais il s’agite de plus en plus, il piétine et se répète. Eva n’est plus gênée, la peur a pris le relais. Un mâle trompé face à un autre mâle, innocent et accusé à tort. Ça ne peut que mal finir.

— ALLEZ VIENS ON VA RÉGLER ÇA DEHORS !

Elle est paralysée, incapable de gérer une situation qu’elle n’avait jamais osé imaginer. Sam se lève, calmement. Eva esquisse un geste de la main pour le retenir, elle reçoit un regard menaçant qui la renvoie à son rôle de spectatrice. Sans elle, ils n’en seraient pas là. Elle aimerait tant ramener la paix dans ce bar, mais elle a juste le droit de la fermer. Les hommes se font face maintenant. Angelo gueule encore et plus fort, se retourne et marche en direction de la sortie. Mais Sam ne le suit pas, il a choisi, mieux vaut en rire.

— Pas besoin de sortir, je vais te prouver que je la baise pas, ce qui ne changera rien au fait que toi, tu ne la baiseras plus jamais. T’es italien, né à Bologne, t’as une marque de fringues qui cartonne chez les instagrameuses. J’en fais pas partie. T’as une villa en Toscane, un appart’ à Milan et tu pars souvent à New York pour tes affaires. T’as aussi une Ferrari, une Porsche et le sida. Tu crois qu’elle m’aurait donné ce dernier détail si on baisait elle et moi ?

Un long murmure traverse le bar. Angelo semble sonné. L’argument doit lui paraître valable. Pourtant la haine déborde encore de ses yeux. Sûrement qu’il hésite entre cogner ou se barrer. Il va peut-être commander à boire. Tout le monde les observe, ils veulent tous connaître la fin de l’histoire.

— Mec, on est juste pote elle et moi. Franchement si je te l’avais volée, je serais sorti me battre avec toi. J’aurais assumé. Mais me battre pour rien, je sais pas faire. 

Il se rassoit. Angelo reste planté là. Le serveur retourne à son service. Les clients retombent dans leurs petites vies monotones. A ce moment précis, Eva aimerait que la sienne le soit un peu plus.

— Angelo steplait, laisse-nous. Je t’appelle tout à l’heure et on parlera si tu veux. 

— ESPÈCE DE GROSSE PUTE ! TU RACONTES À TOUT LE MONDE QUE J’AI LE SIDA ! 

La main d’Angelo atterrit sur la joue d’Eva. Une beigne monumentale, une beigne de patriarche qui fait trembler ses dents. Elle a failli en tomber de sa chaise. Tout le bar est de retour au spectacle. Ils n’attendaient que ça.

Sam se lève en gueulant, mais il n’a pas encore complètement déplié les jambes qu’il reçoit un crochet du droit. Pleine pommette gauche. Le sang jaillit immédiatement. Il retombe sur sa chaise et s’écrase par terre avec elle. C’est le bordel dans le bar, la scène s’est transformée en ring. Le public se lève.

— PUTAIN TU M’AS OUVERT LA GUEULE SALE FILS DE PUTE !!! JE VAIS TE DÉFON…

Un coup de pied dans le ventre lui coupe le souffle, et la parole. Trois serveurs attrapent Angelo par derrière. Il résiste pas. Complètement apaisé, il se laisse emmener dehors sans un mot, ni un regard.

Sam se relève péniblement, mais reste plié en deux. Le sang lui recouvre la joue, coule jusqu’à son menton et salit le sol. Eva a les larmes aux yeux et une paluche imprimée en rouge sur la face. Mais elle ne sent rien, la douleur est morale. Elle vient sans doute de perdre un ami.

— Ça va ? Je suis désolée, il a pété un câble cet enfoiré. Je t’emmène à l’hosto. 

— Paie-moi un verre avant et surtout, surtout, ferme ta gueule. 

Silence. Sam attend son verre. Un serveur amène une serviette pour le blessé, et une serpillière pour le sol. Eva se décompose. Elle ne peut rien faire d’autre que penser :

Putain mais quel con ce rital. Comment j’ai pu tomber amoureuse d’un con comme lui ? Il a vraiment cru que j’allais passer ma vie avec un sidaïque ! Mais sans son blé, je l’aurais jamais touché. Il me l’agite sous le nez et se plaint que je sois intéressée !

Il m’a fait super mal cet enculé. Les mecs sont vraiment des bêtes. Il aurait pu me déboîter la mâchoire ! J’ai pas envie de rejoindre Marie Trintignant ! Finalement heureusement que Sam était là, Angelo a pu se défouler sur lui au lieu de m’achever.

Merde je suis vraiment une connasse. Il a rien fait et il trinque pour mes conneries. Il me dit tout le temps d’arrêter de jouer avec les mecs. Putain c’est moi qui devrais saigner. Je me dégoûte. Il me pardonnera jamais.

Et merde je m’en cogne,  tous des enculés ! Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Je suis pas plus pute qu’eux. Le monde est une pute ! Et lui, mon brother, qui me vomit sa morale tout en se délectant du récit de mes aventures. À ma place il ferait bien pire. C’est qu’une pute frustrée qui rêve d’en trouver une comme moi. Il adore rire des mecs que je cocufie, pour se rassurer et assumer le fait que lui n’a personne pour le tromper. Il l’a pas volé sa joue ensanglantée.

Et ce bâtard qui rêve de m’épouser juste pour m’exhiber dans la rue et les repas de famille, c’est une pute. Tout ces mecs qui veulent me baiser depuis que j’ai un 90 D, c’est des petites putes. Et ces maris qui me baisent avant de rentrer border leurs gosses, ceux-là sont de bien plus grosses putes que moi.

Et les femmes de ces infidèles, qui au fil du temps n’accordent plus qu’un pauvre missionnaire mensuel, tout en rêvant de se faire prendre dans tous les sens par deux mecs cagoulés. C’est des putes refoulées, les pires. Elles jettent leurs hommes dans mes bras en refusant d’assumer leur animalité. La plupart des femmes se disent écœurées par les célibatardes, les filles faciles, les mères volages. Elles sont juste jalouses, admiratives, parfois même inspirées.

Les femmes « sérieuses »  veulent pas baiser le premier soir, bah moi si parce qu’il y aura pas de second ! Elles jurent que le sexe sans amour ne vaut rien, et bien je jure que ce sont des menteuses ! C’est bon de baiser sans aimer. J’adore coucher avec deux mecs différents dans la même journée. Et j’en ai le droit putain de merde !

Aujourd’hui je vote, je bosse, j’avorte mais j’ai toujours pas le droit d’aimer le sexe sans être déclarée pute ?

Le verre est servi. Rapidement vidé. Sam reste assis, les yeux baissés. Eva ne dit pas un mot, elle attend. Elle le connaît bien. C’est le moment de le laisser tranquille. Elle le connaît si bien qu’elle lui commande un autre whisky.        

EvE                          

SANS VERBES

Eh bien voilà. Une nouvelle page blanche, un clavier et mes doigts paresseux. Et un défi à la Tyler Durden dans son projet chaos : un texte sans verbes ! Non mais quelle galère ! Et pourquoi pas une pelouse sans herbe ? Une nuit d’amour sans cigarettes ? Une femme sans projets ou des jean’s sans baskets ?

Sans verbes aucune phrase debout. Rien que des mots par terre. Pas de mouvements, pas de chemins. Me voilà sain de corps mais aussi invalide qu’un paraplégique dans son fauteuil. Plein d’idées, d’envies, de rêves de légèreté, et aussitôt autant de blocages, d’impossibilité, de regrets. 

Alors évidemment, solution de facilité pour l’écrivain (pour le paraplégique, pas de solutions, même complexes, désolé) : les descriptions et énumérations. L’ennui total ! Du visuel au lieu du vécu. Des listes à la place des analyses. Et pourquoi pas de la poésie tant qu’on y… Merde. Bah voilà, pas d’expressions toutes fai… (aaaaah) non plus. Frustration. Et pour les dictons et autres proverbes, pas de dérogation ? Et le sens de la formule ? Interdit ? Bon d’accord, rien que des mots en fait. 

Oh oui ! Des jeux de mots ! Drôles et pleins d’esprit. Par exemple, heu… voilà, non, trop difficile finalement. Avec ou sans verbes, beaucoup trop difficile. 

Alors évidemment, solution de facilité pour l’écrivain fainéant (et aussi pour le paraplégique ! Alléluia !) : des insultes. Plein d’insultes gratuites et sans autre but que de se dé… Oh ouais, vite, des gros mots bien gras pour le voisin et sa perceuse du dimanche matin. Pour les titulaires de permis de pochettes surprises. Pour l’alcool mauvais et le mauvais alcool. Pour la crotte et le chien et double ration d’insultes pour le maître. Pour les patrons et les heures supplémentaires. Pour les trains en retard, les bouchons, la pluie, la crise, les guêpes, les flics et les politicards ! L’insulte pour tous, ici pas de jaloux ! Mais surtout, et plus que tout, l’insulte pour les égoïstes, les seuls au monde, les antis empathie. Pour les ignares du cœur, les analphabètes de l’âme, les sans doutes et sans reproches. Et pour les têtes de bois. Ouais, buffet d’insultes à volonté pour les têtes de bois. Sans verbes et sans scrupules de la part d’un écrivain flemmard. 

TiF

LA MANTE RELIGIEUSE

Ce matin, en entrant dans la cuisine pour prendre mon café, la tête dans le cul, je suis tombé nez à nez avec une mante religieuse énorme. Le genre de bestioles qui me fait bader. Bien verte, bien grosse et celle-ci était monstrueusement verte et grosse !!! Je dis pas ça pour me rendre moins ridicule, j’ai peur de tous les insectes et j’assume. Même les plus inoffensifs comme les gendarmes ou les papillons de nuit. J’assume. Mais les mantes religieuses pour moi c’est des boss de fin. Au même niveau que les cafards, punaises et frelons. Ceux que j’arrive pas à tuer. On parle d’une bête plus forte que son mec et qui le bouffe après l’amour. Elle fume pas une clope, elle boit pas un verre d’eau, elle va pas faire pipi ni chercher des lingettes. Elle bouffe son mec ! C’est pas une romantique. Alors, moi, j’étais pas son mec. Et on n’avait pas baisé. Normalement j’étais tranquille. C’était peut-être même un mâle, j’allais pas vérifier. Mais là elle était sur mon évier cette pute ! Evacuation immédiate de la zone tout en gardant le visuel sur l’ennemi. Analyse de la situation : fenêtre ouverte, ennemi supérieur, j’ai fermé la porte en me disant : on verra ce soir.

Toute la journée j’ai espéré qu’elle reparte comme elle était venue.

On est le soir maintenant, je rassemble toutes mes forces devant la porte de la cuisine. Je pourrais être aux portes de l’enfer que je serais moins effrayé. Je pose la main sur la poignée et la baisse lentement. J’ouvre et glisse un œil. Elle n’est plus sur l’évier. Je pousse la porte au maximum, en restant à un mètre de son pas. Il faut que je contrôle la zone. J’ouvre lentement : RAS sur la porte. Premier contrôle visuel sur environ un quart de la cuisine : RAS. J’avance les yeux rivés au plafond : RAS. Tout autour de la porte : RAS. Je peux entrer. Je reste à proximité de la sortie et j’ai maintenant un visuel total : RAS. Pas la force de fouiner, je referme la fenêtre et sécurise le périmètre en fermant aussi la porte.

Prochain contrôle dans trente minutes. Le temps de me remettre de mes émotions en roulant un joint. Je veux croire qu’elle n’est plus là, mais je ne peux m’empêcher de craindre le contraire. Je dois en être sûr.

Même mode opératoire. J’ouvre RAS, je pénètre RAS, visuel total : putain de merde elle est sur le frigo !!!

Immobilité totale de part et d’autre. Pourquoi elle est pas partie cette connasse ? Elle aurait retrouvé son petit train-train quotidien en me rendant le mien ! C’est sûr, elle veut me bouffer. C’est elle ou moi. J’en ai des sueurs froides. Elle me fout une trouille bleue et elle est dans ma cuisine ! Pas le choix. Faut que je crève cette saloperie. Et elle le sait.

Je garde mon sang froid et réfléchis à la meilleure méthode possible. J’ai pas d’insecticide, preuve que ma phobie des insectes est moins grande que ma connerie. J’ai du décapfour alors que je nettoie jamais mon four. Normal puisque je m’en sers pas. Mais j’ai pas d’insecticide ! Il est hors de question que je l’accompagne à la fenêtre en la transportant gentiment sur un magazine. Je supporterais pas de la voir de si près. En plus il me semble que ça vole ces saletés là ! Faut que je l’écrase, pas le choix. Ya bien l’aspirateur mais elle est tellement balèze que j’ai peur qu’elle survive dans le sac et qu’elle arrive à en sortir pour me bouffer la tête cette nuit pendant mon sommeil. Oh ! Je pourrais appeler un pote ! Enfin un ami, un vrai, prêt à se déplacer, à m’en débarrasser sans faire semblant de la jeter sur moi, capable de pas (trop) me vanner. J’ai pas ça dans mon répertoire. Faut que je l’éclate. L’aspirateur me servira quand elle sera morte.

Etant dans l’incapacité totale de la faire tomber du frigo pour lui marcher dessus et l’entendre craquer sous mon pied, ne pouvant non plus m’approcher suffisamment pour lui foutre un coup de journal dans la tronche, j’opte rapidement pour le balai. Il m’offre une distance de combat raisonnable, mais sa maniabilité est compliquée par l’encombrement du terrain. L’ennemi se situe sur la porte du congélo, à environ 20 cm du sol. Il faut le frapper comme une balle de baseball, mais le placard en face du frigo ne permet pas d’armer le balai correctement.

Je me concentre, me rassure et me motive. Tout va bien se passer, un coup d’aspi derrière le coup de balai et ce sera réglé. Je tremble, je transpire et vois flou. J’arme, je vise, j’arme, je vise, j’arme, je vise. Après une dizaine de faux départs, je frappe de toutes mes forces !!! À côté !!! Juste à côté, elle a seulement été touchée par les poils du balai alors que j’ai défoncé mon frigo avec le manche !

Ennemi à terre, mais il se relève, frétille et avance vers moi !!! Putain elle fonce et fait un bruit de malade !!! C’est la panique, la guerre est déclarée. Je peux tout de même pas battre en retraite face à la contre-attaque d’une bestiole de cinq centimètres. Dans ma propre cuisine ! Si encore on était chez elle, mais là non ! Elle continue d’avancer et mon instinct de survie guide mes bras. Je lève le balai et l’abat sur elle à la vitesse de l’éclair et d’une force insoupçonnée. Elle continue de frétiller et d’avancer, dressée sur ses pattes avant, me défiant d’un air menaçant. C’est Iron Mante religieuse ou quoi ?!? Là, j’entre dans un état second, je la frappe encore et encore et encore, le balai peut se briser sur le sol d’un coup à l’autre, et enfin, elle se tait. Je l’ai éparpillée façon puzzle.

Je suis défait, en sueur et frissonnant. Ma tête tourne et mes jambes tremblent. Je contrôle le cadavre ennemi une dernière fois. C’est bon, elle se relèvera pas.

Je vais me calmer en terminant mon joint.

Un coup d’aspi et ce sera fini.

JoE

JE T’EMMERDE

Je viens de vivre une phase de dingue. Quasiment la même que celle de 24 HEURES AVANT LA NUIT de Monsieur Spike Lee avec Monsieur Edward Norton… C’est pas FIGHT CLUB mais on est dans le même niveau de chef-d’œuvre. Vive les miroirs révélateurs, les amateurs comprendront. Je vais vous balancer l’analyse émotionnée d’un membre du groupe. Je peux même pas dire que je suis d’accord avec lui, c’est plus que ça, j’aurais aimé le gueuler comme lui…

Au milieu d’une soirée picole, on lance une discussion nihiliste sur ce début d’année 2022. On vomit notre détresse, on se victimise encore une fois quand un mec de l’équipe se lève, prend la parole un verre à la main, les larmes aux yeux.

  • Fermez vos gueules !!!!

(Les Autres) : T’es un fou… Y a quoi ?

  • J’en ai ras le cul de tout, on dit de la merde…

(Les Autres) : Ça va pas ?

  • Non, ça va pas… On sait pas où on va si on examine pas ce qu’on fait. J’ai examiné et on fait de la MERDE !!!!  On devrait tous avoir peur que nos vies soient l’histoire des occasions ratées et à la place de ça, on se complait dans nos existences moyennes…

(Il se met à hurler avec les larmes qui commencent à couler, croyez moi c’est violent, le genre de truc qui fait froid dans le dos) : J’EMMERDE TOUT LE MONDE, J’ENCULE TOUS LES ETRES VIVANTS SUR CETTE PUTAIN DE PLANETE…

  • J’emmerde les jeunes qui branlent rien et me cassent la tête en croyant qu’on peut améliorer sa vie.
  • J’emmerde les vieux qui puent et me rappellent qu’on va tous crever.
  • J’emmerde mon boss, fils à papa liposucé qui connaît pas et qui ne connaîtra jamais la culture de l’effort… Ce fils de pute !!!!

(Un feuj du groupe) : Tonton, du calme assied-toi.

  • Ferme ta gueule, je t’emmerde sale victime de feuj, toi et tes semblables qui avez pendant des années vendu des diamants sud africain du temps de l’apartheid. 

Il a en plus 2 – 3 connaissances qu’il utilise comme des armes de destructions massives.

Son regard devient incroyablement dur, il laisse sortir son malheur. Un malheur qui commençait à le ronger de l’intérieur

  • Je vous emmerde franchouillards de merde élevés par des prêtres pédophiles qui vous défonçaient le cul avant de prodiguer la bonne parole à la messe…
  • J’emmerde Jésus qu’on vénère depuis 2000 ans !!!!
  • Je vous emmerde musulmans de merde qui avez cru avoir le droit pendant mon enfance de m’intégrer dans vos rites sans intérêts.
  • J’emmerde les informaticiens de la Défense, capitalistes de merde qui inventent chaque jour un moyen de piller notre planète.
  • J’emmerde les bobos du canal Saint-Martin avec leurs tee-shirts dégueulasses.
  • J’emmerde les branleurs de profs, ces fonctionnaires de merde, ces putains de privilégiés qui cassent les couilles à tout le monde et n’éduquent plus personne.
  • J’emmerde ces fils de pute de marchands de politique qui nous ont carottés, nous carottent et nous carotteront…

Il passe sa main comme un gamin sur ses yeux et reprend son souffle.

  • J’emmerde Marine, Macron, Mélenchon et leur incapacité à changer quoi que ce soit dans nos vies de merde !!!!
  • J’emmerde les nouveaux parents avec leur état de grâce pitoyable devant leurs chiards.

(Un renoi de l’équipe) : Du calme mec, tu vas exploser…

  • Je t’emmerde renoi de mort qui me casse les couilles depuis v’là le temps avec ton esclavagisme de merde. Mets ta montre à l’heure, on est en 2022… !!!! »

Il hurle !!!!

  • J’emmerde ma famille pauvre qui m’a pas permis d’avoir une putain de jeunesse dorée comme dans Beverly Hills.
  • J’emmerde tous les mecs de la terre… Vous m’avez imposé votre culture de la compétition permanente… Vous parlez de valeurs en matant le cul de la femme de votre ami.
  • J’emmerde les femmes qui nous permettent pas d’exprimer l’incroyable maladresse de notre amour pour elles. 

Il lâche tout, il pleure, il bave tellement il crie sa rage…

  • J’emmerde mon grand père mort avec sa pression de la réussite, il m’a abandonné.
  • J’emmerde mon père absent et ma mère omniprésente qui m’ont élevé à coup de Starsky et Hutch et qui ont défoncé mon rapport au couple… Je sais plus si je dois taper ma femme ou la laisser me cracher à la gueule…
  • Et pour finir, je m’emmerde, moi, homme blanc hétérosexuel de presque 50 ans, avec mes deux gosses, mon chien et mon crédit sur 20 ans, censé être roi du monde et pourtant misérable produit d’une société incapable de masquer son déclin à un trimard comme moi… !!!! 

On a rien dit, pour une fois. On a tous fermé notre gueule. Certains ont posé la main sur son épaule, beaucoup ont baissé la tête…

Il a commencé à s’excuser toujours en pleurant…

J’ai adoré ce qu’il a dit, je l’enlève plus de ma tête. J’ai l’impression que ça va m’être utile…

CuB

IL FAUT VOTER

C’est le refrain que j’entends en boucle en ce moment quand je dis que j’ai jamais voté de ma vie. Accompagné des traditionnels couplets sur la chance de vivre en démocratie, sur ceux qui sont morts pour que j’ai le droit de vote, sur Marine qu’il faut contenir ou sur Macron qu’il faut punir.

J’aime pas cette chanson mais ça va, je ne l’entends que tous les cinq ans. Bizarrement pour les autres élections, personne ne chante. Alors que moi je fredonne le même refrain à chaque scrutin : je hais les politiciens ! Droite ou gauche, hommes ou femmes, jeunes ou vieux. Certains plus que d’autres, mais je les déteste tous, vraiment. Pour le simple fait qu’ils rêvent de pouvoir et d’argent. Quelle prétention de vouloir diriger les gens, influencer la vie de son pays et je ne sais quelles autres saloperies. En étant payés grassement par ceux qu’ils dirigent en plus. Les patrons au moins, ils paient pour avoir le droit de nous enculer ! Les politiciens, eux, poussent l’humiliation jusqu’à se faire élire par ceux qui les font vivre. Et en retour, ils nous balancent des taxes, des lois, des confinements…

J’ai jamais voté et j’emmerde ceux qui pensent pouvoir changer les choses en déposant un papier dans une boîte. Pourquoi je devrais choisir des mecs pour me diriger ? J’ai pas envie d’être dirigé. Le pouvoir est censé appartenir au peuple, et tout ce que le peuple fait, c’est foutre un putain de papier dans une putain de boîte ! C’est ça la démocratie ??? Tout ce que je vois c’est un roi, influencé par sa cour, qui décide de tout pour nous. Et le pire c’est qu’il n’y aura plus de révolution. On nous a civilisé alors maintenant on se limite aux manifestations. D’ailleurs j’emmerde les syndicalistes qui poussent les gens à se priver de jours de salaires pour que leurs banderoles passent à la télé. J’ai jamais manifesté. À quoi ça sert puisque les autorités annoncent toujours la moitié de participants par rapport à la réalité. Déjà qu’on est que des merdes juste autorisées à se geler le cul dans la rue, au mieux, ou à se faire éborgner par un flic zélé, au pire, en plus on devient un semi-homme quand on le fait ! Ou alors ils comptent un mec sur deux et si j’y vais avec un pote je saurais jamais qui de lui ou moi est venu pour rien ? Je reste au chaud à rigoler en écoutant leurs slogans périmés.

Le peuple devrait pas avoir à négocier. Il ferme sa gueule ou il défonce tout, entre les deux il se fait baiser de tous les cotés. Faudrait couper la tête des ministres qui laissent dormir des gens dans la rue. Faudrait foutre le feu à l’Elysée au lieu de squatter des ronds-points. Et encore, même pour ça je sortirais pas, je suis pacifiste et j’ai peur du sang… Démerdez-vous.

Une seule fois, j’ai regretté de ne pas avoir voté. En 2002 quand Le Pen s’est retrouvé au second tour. Et puis il a pris 82% dans la tronche et j’ai oublié. Maintenant Le Pen au second tour c’est la routine. Ça choque plus personne. Ça va c’est Marine. Et vous continuez à me chanter qu’il faut voter ? Sérieusement ? Je me demande ce qui serait arrivé si à l’époque Jean Marie était passé. La moitié de la France aurait bougé non ? Même moi j’aurais agi je pense. On aurait tout cassé pour remettre au goût du jour les valeurs humaines chères à notre belle contrée. Parce que vivre dans un pays de fachos, tout le monde y arrive. Mais faudrait pas que ça devienne officiel. On aurait repris la vieille rengaine : liberté, égalité, fraternité. On aurait philosophé un peu. On aurait créé un nouveau monde. Au moins on aurait essayé.

Je me demande autre chose aussi. Une musique me trotte dans la tête. Elle revient tous les cinq ans depuis 2002 sans que je puisse m’en débarrasser : il se passerait quoi si on était 51% à ne pas voter ?

TiF

UNE BALLE DANS LE BARILLET

Cet enfoiré n’a qu’une balle dans le barillet. Me demandez pas comment j’en suis arrivé là. Parfois la vie est compliquée. On fait des choix, ou même pas. Et on se retrouve planté seul comme un con face à une balle dans un putain de barillet.

Une balle dans un barillet, c’est une chance sur six de mourir. Donc cinq de vivre. Et pourtant je me sens pas favori.

Pourquoi je me retrouve devant cette grande tige qui m’agite son calibre sous le nez comme s’il voulait me le foutre au cul ? Je lui ai jamais rien fait, ni même rien demandé. Si seulement je l’avais déjà vu. J’ai juste choisi d’être là. Je m’attendais pas à être à l’aise. Mais putain j’avais pas imaginé que ce serait à ce point.

Et puis merde une chance sur six c’est PRESQUE rien. Ce qui me fait suer, c’est qu’on peut pas PRESQUE mourir d’une balle dans la gueule. Et voilà, il y a quand même une balle dans ce putain de barillet. Il faut que ma vie défile dans ma tête, c’est le moment je crois. Ai-je été bon ? Ou du moins pas trop mauvais ? Est-ce que ça vaut le coup de continuer ? Qu’est ce que je changerais, ou pas ? A quoi pense cet enfoiré ? Mon esprit s’embrouille. Je pense à trop de trucs.

Il baisse pas le regard le salopard, comme s’il avait six balles dans le barillet.

Mon cerveau me rappelle ses limites en donnant la parole à sa petite voix. Elle me saoule celle-là. Elle débarque toujours quand mon cerveau lâche l’affaire. Et le pire c’est que je peux jamais rien faire. Elle est là. En général elle se prend pas trop la tête la petite voix. Elle me sort toujours les mêmes conneries.

« Tu vas regretter de pas le faire » ou « Tu vas pas te faire fumer sans rien dire ». Mais ma préférée sans hésiter c’est quand elle me balance un « Vas-y on s’en branle ». Mais on s’en branle de quoi pauvre conne ??? De mourir c’est ça ? Je t’écouterais pas cette fois.

Mais si c’était la petite voix de ce mec qui l’avait amené à me braquer. Si la sienne est aussi dingue que la mienne, il a peut-être même pas une balle. Juste son canon pointé sur moi et il balise à l’idée que je le défie de tirer.

Non c’est pas possible. Je sais qu’il y a une balle dans le barillet. Faut que je me décide maintenant, c’est trop long. Et puis j’en ai marre de ce bordel dans mon crâne. Quand je pense que bientôt j’en aurais peut-être même plus.

Il n’y a qu’une balle dans le barillet, ça va passer, c’est sûr. Je vais m’en vouloir d’avoir hésité. Il n’y a qu’une putain de balle dans ce putain de barillet !

Pourquoi ça m’arriverait maintenant en plus. Ce serait pas juste, je lui ai rien fait à cet enculé. Il veut me faire croire qu’elle est là, engagée dans le canon, prête à m’exploser la tête. Il veut que je le craigne au point de me coucher le ventre à terre. Pour lui laisser reluquer mon cul pendant qu’il se barre avec mes thunes, mes rêves et ma dignité.

Mais tu me connais pas. T’as mal perçu le bonhomme mon pote. T’as même pas idée de ce que j’ai fait. Tu te crois fort et tu fais le fier alors qu’une seule balle peut m’arrêter.

Et pourtant c’est cette unique balle qui me fait douter. Toujours une chance sur six de me faire fumer. Mais moi je l’emmerde la chance, je suis plus fort qu’elle et si elle veut ma peau va falloir le prouver !

C’est là que je me suis jeté sur lui. J’ai oublié mon cerveau, ma petite voix, ce fils de pute face à moi et aussi la balle qui n’attendait que de me flinguer. Je me suis jeté simplement parce que je pensais pas mériter ça. Non vraiment le destin n’avait aucun droit de m’infliger ça. Alors pour moi c’était sûr, la balle n’y était pas. Et pour tout dire même si elle y était, j’en avais plus rien à foutre. Vivre ou mourir de toute façon c’était pareil. Je voulais savoir.

Il n’y avait qu’une balle dans ce putain de barillet. J’ai senti mes intestins se retourner au moment où il m’a souri d’un air niais. Juste avant de presser la détente. Le ventre comprend toujours avant le cerveau qu’on est mal barré. Et la balle m’a traversée le crâne avant de me briser le cœur. J’ai senti un vide. Ce vide qu’on ressent à chaque fin d’un truc qu’on aime bien. J’étais plus là. Je voulais rester et partir loin. Me battre encore et me cacher. Je savais pas si je devais en rire ou en pleurer. Je crois que j’ai seulement soupiré.

Je me suis levé. J’ai salué les six joueurs de la table sans réussir à quitter cette PAIRE D’AS des yeux. La seule main qui me battait, du début à la fin. La seule balle dans le barillet. Et bien sûr il l’avait…

HanK

Kathrine Switzer, 1ère femme officiellement inscrite à un marathon, résistant aux officiels qui tentent de l’arrêter

SOUFFLE ET MACADAM

Quelle folie m’a prise ? Que me vaut cette souffrance ? J’aurais eu meilleur goût de me briser une jambe le jour où cette désastreuse idée m’est venue ! Certes, je serais encore alitée, mal en point, mais buvant du thé accompagné de petits gâteaux et d’un peu de chocolat. Au lieu de cela, je me suis jetée dans la furie.

Je m’attendais au bruit, aux bousculades, à ce qu’on me marche sur les pieds. J’imaginais bien quelques remontrances quant à ma présence, misérable jeune femme sans homme à attendre, au cœur de cette manifestation dont la popularité n’a d’égal que le machisme. Oh oui, je savais que le plaisir ne serait pas facile à atteindre. Et alors ? Il ne l’a jamais été de toutes façons. Je voulais être ici pour mille ans de raisons. Je découvre maintenant qu’en plus d’être stupides, leurs passe-temps sont d’une cruauté inimaginable. Ces douleurs, mon Dieu. Ce feu qui brûle mes poumons. Ces milliers de coups de couteau me déchirant du ventre aux mollets. Et mes pieds, Jésus Christ, mes pieds semblent chaussés de braises.

Je dois avancer. Ne regarder que le macadam. Et avancer. Ne pense à rien. Avance. Souffle. Voilà, souffle et macadam, souffle et macadam.

Souffle et macadam. 

Mais lâchez moi bougre d’abruti ! Je cours depuis trois heures ! Mon corps est en guerre et ma tête en folie. Trois heures à penser à vous, à moi, à mon passé, mon avenir, trois heures à essayer de ne penser à rien ! Non je ne vous rendrais pas ce numéro. Il y a trois heures je m’y serais refusée par fierté et soif d’égalité. Maintenant je veux savoir pourquoi vous vous infligez cette torture. Quel diable vous pousse à ce tête à tête avec chacun de vos muscles, tendons, ligaments et articulations ? A ce combat inégal entre l’extrême douleur que l’entièreté d’une ossature contient, et la faiblesse de l’esprit à la dominer. Pendant 42,195 kilomètres ! Je viendrai à bout de ce macadam. Je sais que je le peux, et c’est exactement pour cela que vous m’en empêchez. Vous avez peur. Épargnez-moi la tirade de l’homme protégeant la faible femme. Non ce n’est pas trop dur, nous enfantons monsieur ! Et nous ne pourrions pas venir à bout de 42,195 kilomètres de souffrances ? Vous avez peur. Peur qu’une fois cette ligne passée par l’une des leurs, les femmes comprennent que rien n’est réservé aux hommes. Vous craignez pour vos places messieurs. Si je peux courir un marathon, je peux être pompier, policier, pilote d’avion. Je pourrais même être cosmonaute si le cœur m’en disait. N’y a-t-il personne pour retenir ce forcené ? Merci monsieur, merci beaucoup.

Souffle. Souffle et macadam. Battez-vous donc à la loyale. Ce ne sont pas vos places que nous voulons. Souffle et macadam. Souffle et macadam. Nous voulons simplement être libres de les courtiser ou non. Souffle et macadam. Souffle et macadam. Avance. Il y en aura d’autres. Aucun ne pourra t’arrêter. Avance.

Souffle et macadam. Souffle et macadam. Souffle et macadam.

CélinE