NE BOUGEZ PLUS

Je me retrouvais de nouveau devant un médecin. Un petit, pas bien méchant : une dermato. J’avais déjà vu pire mais je ne peux m’empêcher de tous les craindre. Je suis un hypocondriaque de la pire espèce. J’ai toujours l’impression d’avoir un cancer donc je ne consulte jamais. Surtout les Hippocrate foirés. Personne ne se lance en médecine pour être dermatologue. Cardiologue oui. Neurochirurgien ou cancérologue. Au départ ces gens se prennent pour Dieu et la plupart finissent par drainer des furoncles, arracher des dents ou soigner des tendinites à des tarifs indécents. On ne peut pas se fier à ce genre de personnages. Mon corps n’a qu’à se démerder. Et il se débrouille pas trop mal, alors quand je me résigne à consulter, c’est qu’un truc vraiment flippant m’attaque et que je vis au fond d’un trou depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, enseveli sous une tonne d’angoisses. A leur merci. Tendre comme un agneau de sept heures. Je me dégoute.

Cette fois ça avait commencé par trois boutons anodins sur le bas ventre. Pile sous l’élastique du caleçon. Ne trouvant pas de cancer approprié à ce symptôme, j’ai opté pour une simple irritation et laissé couler. Enfin, grossir. Quand ils ont rougi et saigné, je me suis dit que l’emplacement était vraiment mal choisi pour des boutons et qu’ils ne disparaitraient jamais à cause de ce frottement quasi-permanent. J’ai mis un pansement.

Deux jours plus tard ils étaient cinq. J’ai arrêté de mettre un pansement.

Au bout d’une semaine ils ont commencé à vraiment me démanger. D’une manière inhabituelle. J’ai acheté un désinfectant quelconque et j’ai gratté.

Au dixième jour, je me foutais à poils dès que possible. L’élastique me faisait l’effet d’un barbelé. Le simple contact de mon tee-shirt m’était insupportable. Ils avaient fait des petits qui voyaient plus grands et ne se contentaient pas de rester sous l’élastique. De minuscules sillons rouges les liaient les uns aux autres et ils s’étendaient. Ils semblaient vouloir conquérir le monde en commençant par mon pubis. Et je ne rigole pas avec ce qui se passe à ce niveau-là. La même chose sous le bras, ça peut aller jusqu’à la gangrène avant que je réalise, et finir en amputation. Mais n’approchez pas de ma queue bande d’enfoirés !

Je suis allé chez mon médecin traitant, certain d’avoir rendez-vous avec un cancer de la peau. Autant dire avec la mort. Je ne suis pas taillé pour vaincre un truc plus puissant qu’une grippe. Amen.

Ça devait faire dix ans que je l’avais pas vu. Il avait pas bougé de son cabinet minable et ça lui avait pas réussi. Il était presque sourd et je devais tout répéter plus fort. J’ai compris que c’était pas seulement la faute des murs si on entendait tout depuis la salle d’attente. Il m’a ausculté vite fait et a diagnostiqué une infection dont j’ai oublié le nom. Ça finissait en -oque et sonnait mal. Bénin d’après lui mais fallait quand même pas rigoler. J’avais pas le temps de rigoler, je me grattais jours et nuits. Antibiotiques, crème, savon surpuissant. J’étais bon pour jouer à l’infirmière pendant deux semaines.

J’en ai tenu une. Mon pubis capitulait face aux envahisseurs. Ce traitement de choc leur faisait l’effet d’une tape dans le dos. Ils continuaient de se répandre et me démangeaient à en devenir taré. Je ne dormais pas avant cinq heures du matin. Peut-être que je m’évanouissais. Je grattais je grattais je grattais. Rien à faire. Sous la douche ils ne me démangeaient plus. Ils me piquaient. Ce putain de savon me donnait l’impression de me laver au gravier. J’ai repris mon Sanex dermoprotecteur et arrêté cachets et crème. Ce toubib de merde me faisait payer mes dix ans de mépris, pour sûr. Il m’empoisonnait. Mon corps n’avait qu’à se démerder.

Retour à la case départ. J’accordais trop d’importance à ces salopards. Il suffisait que je me retienne de les gratter et ils partiraient bien un jour. Aucune maladie mortelle ne peut commencer par trois boutons sous l’élastique d’un caleçon ! Fallait que j’arrête de ne penser qu’à mon nombril. Un homme digne de ce nom ne peut passer sa vie nu entre quatre murs à se frotter le ventre.

Ça a duré trois ou quatre jours, je ne sais plus très bien. Tout était flou. Je me souviens que ça me grattait. C’est tout. Je n’angoissais même plus, je voulais juste que ça s’arrête. Mourir c’était peut-être pas si mal finalement. Mais ces monstres continuaient de me grignoter corps et âme. Je ne pouvais même plus les compter. Leur territoire s’étendait maintenant à l’intérieur de mes cuisses. Je ne savais pas s’ils allaient réussir à conquérir le monde, mais ils en prenaient le chemin. Ma queue ne les intéressait pas du tout en fait. Ils voulaient marcher sur la France. Une armée de boutons surentrainés, chatouilleurs, piqueurs, brûleurs, écorcheurs, s’apprêtait à coloniser mes mollets, mes pieds, et bientôt ils défileraient sur les Champs-Elysées.

Je ne dormais plus depuis trois semaines. J’étais lessivé. Enfin conscient que mon corps de lâche ne se démerdait pas du tout, je me retrouvais donc de nouveau devant un médecin après l’avoir suppliée au téléphone pour qu’elle accepte de me recevoir en fin de journée. Je vous l’ai dit, un agneau de sept heures. Si nécessaire j’aurais pu faire l’agneau qui pleure.

Elle avait l’air pressé de me faire comprendre que je la faisais chier. Je l’ai suivie de la salle d’attente au cabinet en répondant aux questions que son dos me posait déjà. On s’est pas assis. Elle m’a demandé d’enlever mon tee-shirt tout en se dirigeant vers sa table pour tirer une nouvelle bande de papier et me foutre à la porte au plus vite allégé de cinquante euros. L’idée de la traiter de vieille pute aigrie ne m’a même pas traversé l’esprit. Elle pouvait me prendre pour une merde, elle était Dieu là bordel ! Le temps qu’elle se retourne j’étais déjà torse nu.

Je n’oublierai jamais son visage et le mouvement de recul qu’elle a eu, alors que trois bons mètres nous séparaient déjà, quand elle a vu mon ventre boursouflé.

« Ne bougez plus » qu’elle a dit. « C’est la gale monsieur ».

« La gale ? » j’ai dit. Mais c’est pas une maladie du Moyen-Age ça ? Putain de merde, quand on dit chien galeux ça vient de là ? J’ai un truc de chien du Moyen-Age ??? j’ai pensé.

Je voyais de la panique dans ses yeux. J’étais forcément foutu. Le patient zéro d’une épidémie de boutons qui se nourriraient bientôt de tous les ventres du monde. Une de la presse non désirée. Covid et guerre en Ukraine ? Pipi de chat ! Trente millions de morts à cause d’un galeux négligeant. Puis elle a commencé à parler en s’agitant.

« Très contagieux… désinfecter la salle d’attente… ne bougez pas… vous auriez dû me prévenir (?!?)… des acariens qui creusent la peau pour se nourrir et pondent des larves qui creusent la peau pour se nourrir et grandissent et pondent des larves qui creu… »

J’ai compris, mon ventre est une gigantesque partouze et un milliard de micro-insectes me bouffent de l’intérieur mais ça se soigne comment que j’ai gueulé dans ma tête !

« … usent la peau et ça ne s’arrête jamais… extrêmement contagieux… vous avez touché des gens ? ça passe sur les vêtements, les canapés… sacrément infecté, fallait venir plus tôt… voyage à l’étranger ? »

Je ne savais toujours pas si j’allais crever mais je connaissais la coupable. Mon ex avait passé deux semaines dans un bled paumé au Maroc. Et j’avais passé deux heures dans son lit…

Je me suis rhabillé, j’ai pris mon ordonnance, payé et filé à la pharmacie. J’avais du bol, on n’était plus au Moyen-Age. Un cachet et ces putains de bestioles crèveraient en 24h. Plus que 24h de souffrance !!! J’ai dû désinfecter mon appartement avec une mousse antiparasite, et foutre toutes mes fringues dans un sac poubelle sur le balcon. Sans rien à bouffer ces saloperies crevaient en deux ou trois jours. J’étais refait.

24h ? Mon cul ! Ça a continué de me gratter pareil. Pire, ça m’a asséché la peau au point que le moindre contact appuyé contre n’importe quoi me faisait une plaque rouge indélébile. Je me tartinais de Nivea et ça ne changeait rien. J’étais sec de l’intérieur. J’imaginais ces millions d’ignobles insectes microscopiques en train d’agoniser sous mes yeux. Ils se débattaient les bâtards. Ils me bouffaient de toutes leurs dernières forces.

Au bout d’une semaine, les démangeaisons ont enfin disparues. On croit savoir apprécier la liberté à sa juste valeur. On se dit qu’on n’a pas besoin d’une guerre ou d’aller en prison pour en connaître la saveur. On ne sait rien tant qu’on n’a pas guéri de la gale. Les boutons ont mis des mois à disparaître. J’ai gardé trois cicatrices pendant plus d’un an. Ces trois boutons anodins sur le bas ventre. Pile sous l’élastique du caleçon.

JoE

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