Ni pute, ni fidèle

Eva est pressée. Comme toujours. Elle a beau se prendre pour Lewis Hamilton en plein Paris, elle ne sera jamais à l’heure. Elle termine son maquillage aux rares feux rouges qu’elle ne grille pas. Sa devise : soit belle si t’es pas ponctuelle. Elle en a plein d’autres qui commencent pareil.

Elle n’a pas vu Sam depuis huit mois. L’amitié à distance, sans droits ni devoirs. Les moments partagés n’en sont que plus plaisants, car ils peuvent tout se dire. Chacun étant spectateur de la vie de l’autre, sans en être vraiment acteur. Et puis ces deux-là, de toute façon, n’ont rien à faire ensemble. Trop différents. Il n’y a pas de Sam dans Sex & the city, pas un Friends qui roule un joint, et pas de place pour Eva dans sa banlieue pourrie. Il n’y a qu’un truc invisible qui les lie, en profondeur, qui résiste, pendant que la société fait tout pour les éloigner.

Trente minutes de retard, Eva se gare au plus près du bar. Elle est trop impatiente pour penser à l’amende qui l’attendra à son retour. Elle trotte jusqu’à la porte, entre et voit Sam déjà assis à une table avec une bière.

— Salut mon Brother ! Tu m’as manqué !!!

Arrivée par derrière, elle s’est jetée sur son dos. Elle le sert trop fort et couvre sa joue gauche de bisous.

— Oh calme-toi Sista, je vais pas m’envoler ! 

Eva desserre l’étreinte et le laisse se lever. Ils sont face à face, c’est l’heure du verdict.

— Putain, t’es super bonne ! 

— Yes ! C’est ce que je voulais entendre. J’ai perdu huit kilos depuis la dernière fois ! 

— Ouais je vois ça. Mais tu les as balancés dans tes nibards ! 

— Ils te plaisent ? 90 D. Et mon nez aussi ! T’as vu mon nez ? 

— Ah ouais carrément t’as pris un forfait. Franchement tu cartonnes. Rien à dire. 

— C’est Angelo qui m’a tout payé.

— Les hommes normaux offrent de la lingerie, les millionnaires offrent ce qui va en-dessous ! Pose tes fesses. Tu bois quoi ?

— Un martini blanc steplait. 

La commande est passée. Les fesses sont posées. Extraits :

— Alors c’est pour ça que tu voulais me voir, pour te la péter dans ton nouveau corps de pétasse ! 

— Bah oui fallait que tu voies le résultat quand même. Je suis une bombasse non ? 

— J’avoue, rien à dire. Mais je suis choqué, t’es toujours avec Angelo ? 

— Non !

— Ah merde ! Il peut même pas en profiter le con !

— Si je le vois encore de temps en temps, tu me connais ! Mais il m’a gavée à me prendre pour sa femme, il me laissait pas vivre. Et puis je l’aimais plus vraiment. Au début c’était kiffant, c’est vite devenu chiant. 

— Donc t’as aussi une nouvelle grande histoire d’amour à m’annoncer ? 

— Non rien de sérieux. Je vois Victor un peu, mais je vais arrêter, il est marié, il a un gosse. Sinon j’ai un mec, pilote de ligne, il veut trop me baiser. Il m’envoie des mails de lover. Y en a deux, trois autres qui traînent mais c’est juste pour niquer. 

— Mais comment tu gères autant de mecs à la fois ? Ça me prendrait la tête d’avoir plein de meufs.

— Faut juste être organisée. Baiser des mecs, c’est ce que je fais de mieux. Je prends mon pied et ils me paient tout ! Je les rends fous. C’est trop facile, il suffit de mater des films de cul et de faire pareil.  

La discussion continue. Sur tout et rien, comme d’habitude. Et comme d’habitude, Sam ne peut s’empêcher de tenir le rôle du grand frère la morale. Il s’en cogne qu’elle s’envoie en l’air n’importe comment, il n’a aucune leçon à donner sur le sujet. Mais il en a marre qu’elle souffre de tomber amoureuse de huit mecs sur dix. Eva est habituée à subir les leçons et les blâmes sur sa vie sentimentale. Ceux de sa mère, de sa sœur, de son père qui les dispense en l’ignorant. Ses copines mariées lui font partager leurs expériences, essayant de la ramener dans le troupeau. Personne ne croit qu’elle écoute et utilise les conseils ou engueulades. Pourtant c’est le cas, c’est presque invisible, mais sans eux elle ferait bien pire.

— T’en as pas marre de papillonner ? Attention je respecte, c’est juste qu’à un moment faut se calmer. T’as pas envie de te poser ?

— L’amour, je sais même plus si ça existe. À chaque fois que j’aime un mec, ça part en vrille. 

— Bien sûr que ça existe ! Mais toi t’aimes n’importe qui, n’importe comment. 

— Je sais, mais j’arrive pas à trouver le bon. 

— Vu tous les mecs que t’as eu, le bon a dû passer et tu l’as laissé filer ! 

— Arrête, pourquoi tu m’enfonces comme ça ? Tu l’as pas trouvé non plus la femme de ta vie, ta méthode a pas l’air plus efficace que la mienne ! 

— Change pas de sujet. À force de jouer avec les mecs, ça va te retomber sur le coin de la gueule un jour. T’as trop d’histoires dans tous les sens. Ça va finir en faits divers ! 

— Ça craint rien, ils m’aiment pas vraiment. Ils y croient mais ils m’oublient vite. En fait ils aiment avoir une jolie poupée dans leurs bras. Ils aiment les regards jaloux des autres mecs. Ils aiment me baiser, ça c’est sûr ! 

— Mais arrête c’est toi qui les baises ! T’as déjà réussi à ne pas tromper un mec ?

— Non. J’ai toujours envie de voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Mais si un jour je trouve le bon, je te jure que je le tromperais pas. 

— T’as rien compris. Allez, un autre martini blanc ? 

— Avec plaisir. 

Il appelle la serveuse, pour lui ce sera whisky et glace. Eva pose son regard sur la porte d’entrée du bar, juste en face. Elle n’a le temps de rien qu’une voix traverse la salle.

— C’EST QUI LUI ? 

— ANGELO ?!? Qu’est-ce que tu fous là ? 

Angelo. L’ex. Le mécène. Il se tient maintenant debout à côté de leur table, et semble très énervé.

— C’EST POUR LUI QUE TU M’AS LARGUÉ COMME UNE MERDE ? T’ES QUI TOI ? TU BAISES MA MEUF C’EST ÇA ? 

Début de scandale dans le bar. Angelo hurle plus qu’il ne parle. Eva se partage entre gêne, colère et pitié. Sam hésite entre rire, allumer une clope, ou lui offrir un verre.

— Du calme mon gars, je baise personne en ce moment et surtout pas elle. On est pote alors redescend. 

— Angelo putain nous fous pas la honte, c’est un pote ! Et j’ai pas de compte à te rendre alors casse-toi ! 

— JE FAIS CE QUE JE VEUX SALE PUTE ! JE SUIS SÛR QUE TU BAISES PARTOUT ET LUI IL DOIT PAS ÊTRE LE DERNIER. ALORS TU LA BAISES TOI AUSSI ? ILS TE PLAISENT LES SEINS QUE JE LUI AI PAYÉS ?  

— Pourquoi tu veux m’embarquer dans vos galères ? Je t’ai déjà répondu et tu me crois pas, c’est quoi la prochaine étape ? On sort du saloon, on marche vingt pas chacun et on dégaine ? 

— TU TE FOUS DE MA GUEULE EN PLUS SALE ENCULÉ ! 

— Putain Angelo tu fais chier là ! Dégage il a rien à voir là-dedans ! 

— TA GUEULE PUTAIN C’EST ENTRE LUI ET MOI MAINTENANT ! T’AS RAISON FILS DE PUTE, VIENS, ON SORT ! 

Il continue de gueuler. Un serveur s’approche et lui demande de se calmer. Mais il s’agite de plus en plus, il piétine et se répète. Eva n’est plus gênée, la peur a pris le relais. Un mâle trompé face à un autre mâle, innocent et accusé à tort. Ça ne peut que mal finir.

— ALLEZ VIENS ON VA RÉGLER ÇA DEHORS !

Elle est paralysée, incapable de gérer une situation qu’elle n’avait jamais osé imaginer. Sam se lève, calmement. Eva esquisse un geste de la main pour le retenir, elle reçoit un regard menaçant qui la renvoie à son rôle de spectatrice. Sans elle, ils n’en seraient pas là. Elle aimerait tant ramener la paix dans ce bar, mais elle a juste le droit de la fermer. Les hommes se font face maintenant. Angelo gueule encore et plus fort, se retourne et marche en direction de la sortie. Mais Sam ne le suit pas, il a choisi, mieux vaut en rire.

— Pas besoin de sortir, je vais te prouver que je la baise pas, ce qui ne changera rien au fait que toi, tu ne la baiseras plus jamais. T’es italien, né à Bologne, t’as une marque de fringues qui cartonne chez les instagrameuses. J’en fais pas partie. T’as une villa en Toscane, un appart’ à Milan et tu pars souvent à New York pour tes affaires. T’as aussi une Ferrari, une Porsche et le sida. Tu crois qu’elle m’aurait donné ce dernier détail si on baisait elle et moi ?

Un long murmure traverse le bar. Angelo semble sonné. L’argument doit lui paraître valable. Pourtant la haine déborde encore de ses yeux. Sûrement qu’il hésite entre cogner ou se barrer. Il va peut-être commander à boire. Tout le monde les observe, ils veulent tous connaître la fin de l’histoire.

— Mec, on est juste pote elle et moi. Franchement si je te l’avais volée, je serais sorti me battre avec toi. J’aurais assumé. Mais me battre pour rien, je sais pas faire. 

Il se rassoit. Angelo reste planté là. Le serveur retourne à son service. Les clients retombent dans leurs petites vies monotones. A ce moment précis, Eva aimerait que la sienne le soit un peu plus.

— Angelo steplait, laisse-nous. Je t’appelle tout à l’heure et on parlera si tu veux. 

— ESPÈCE DE GROSSE PUTE ! TU RACONTES À TOUT LE MONDE QUE J’AI LE SIDA ! 

La main d’Angelo atterrit sur la joue d’Eva. Une beigne monumentale, une beigne de patriarche qui fait trembler ses dents. Elle a failli en tomber de sa chaise. Tout le bar est de retour au spectacle. Ils n’attendaient que ça.

Sam se lève en gueulant, mais il n’a pas encore complètement déplié les jambes qu’il reçoit un crochet du droit. Pleine pommette gauche. Le sang jaillit immédiatement. Il retombe sur sa chaise et s’écrase par terre avec elle. C’est le bordel dans le bar, la scène s’est transformée en ring. Le public se lève.

— PUTAIN TU M’AS OUVERT LA GUEULE SALE FILS DE PUTE !!! JE VAIS TE DÉFON…

Un coup de pied dans le ventre lui coupe le souffle, et la parole. Trois serveurs attrapent Angelo par derrière. Il résiste pas. Complètement apaisé, il se laisse emmener dehors sans un mot, ni un regard.

Sam se relève péniblement, mais reste plié en deux. Le sang lui recouvre la joue, coule jusqu’à son menton et salit le sol. Eva a les larmes aux yeux et une paluche imprimée en rouge sur la face. Mais elle ne sent rien, la douleur est morale. Elle vient sans doute de perdre un ami.

— Ça va ? Je suis désolée, il a pété un câble cet enfoiré. Je t’emmène à l’hosto. 

— Paie-moi un verre avant et surtout, surtout, ferme ta gueule. 

Silence. Sam attend son verre. Un serveur amène une serviette pour le blessé, et une serpillière pour le sol. Eva se décompose. Elle ne peut rien faire d’autre que penser :

Putain mais quel con ce rital. Comment j’ai pu tomber amoureuse d’un con comme lui ? Il a vraiment cru que j’allais passer ma vie avec un sidaïque ! Mais sans son blé, je l’aurais jamais touché. Il me l’agite sous le nez et se plaint que je sois intéressée !

Il m’a fait super mal cet enculé. Les mecs sont vraiment des bêtes. Il aurait pu me déboîter la mâchoire ! J’ai pas envie de rejoindre Marie Trintignant ! Finalement heureusement que Sam était là, Angelo a pu se défouler sur lui au lieu de m’achever.

Merde je suis vraiment une connasse. Il a rien fait et il trinque pour mes conneries. Il me dit tout le temps d’arrêter de jouer avec les mecs. Putain c’est moi qui devrais saigner. Je me dégoûte. Il me pardonnera jamais.

Et merde je m’en cogne,  tous des enculés ! Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Je suis pas plus pute qu’eux. Le monde est une pute ! Et lui, mon brother, qui me vomit sa morale tout en se délectant du récit de mes aventures. À ma place il ferait bien pire. C’est qu’une pute frustrée qui rêve d’en trouver une comme moi. Il adore rire des mecs que je cocufie, pour se rassurer et assumer le fait que lui n’a personne pour le tromper. Il l’a pas volé sa joue ensanglantée.

Et ce bâtard qui rêve de m’épouser juste pour m’exhiber dans la rue et les repas de famille, c’est une pute. Tout ces mecs qui veulent me baiser depuis que j’ai un 90 D, c’est des petites putes. Et ces maris qui me baisent avant de rentrer border leurs gosses, ceux-là sont de bien plus grosses putes que moi.

Et les femmes de ces infidèles, qui au fil du temps n’accordent plus qu’un pauvre missionnaire mensuel, tout en rêvant de se faire prendre dans tous les sens par deux mecs cagoulés. C’est des putes refoulées, les pires. Elles jettent leurs hommes dans mes bras en refusant d’assumer leur animalité. La plupart des femmes se disent écœurées par les célibatardes, les filles faciles, les mères volages. Elles sont juste jalouses, admiratives, parfois même inspirées.

Les femmes « sérieuses »  veulent pas baiser le premier soir, bah moi si parce qu’il y aura pas de second ! Elles jurent que le sexe sans amour ne vaut rien, et bien je jure que ce sont des menteuses ! C’est bon de baiser sans aimer. J’adore coucher avec deux mecs différents dans la même journée. Et j’en ai le droit putain de merde !

Aujourd’hui je vote, je bosse, j’avorte mais j’ai toujours pas le droit d’aimer le sexe sans être déclarée pute ?

Le verre est servi. Rapidement vidé. Sam reste assis, les yeux baissés. Eva ne dit pas un mot, elle attend. Elle le connaît bien. C’est le moment de le laisser tranquille. Elle le connaît si bien qu’elle lui commande un autre whisky.        

EvE                          

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