COMMIS DE CUISINE

Je me retrouvais de nouveau sans un rond. Je cherchais donc du boulot, partout, dans tout et même pour presque rien. J’étais prêt à faire n’importe quoi, tant que c’était légal et rémunéré. Mais le marché du travail prenait un malin plaisir à m’ignorer.

Un jour, un pote me fila un bon plan. J’allais être commis de cuisine. J’y avais pas pensé.

Mon pote m’a prêté un uniforme, constitué d’un superbe pantalon à carreaux bleus et rayures blanches, sorte de pyjama de bagnard, et d’une blouse impossible à boutonner sans se tromper. Au moins deux fois.

Je suis arrivé à 7h du matin, heure à laquelle je me couchais depuis deux ans. Défoncé. J’ai pointé et on m’a donné un vestiaire, dans un cagibi, sous les toits. J’ai commencé à me déshabiller pour enfiler la tenue réglementaire, lorsqu’un type qui était là m’a conseillé de tout mettre au-dessus de mes vêtements. Là où on allait passer ce beau jour de mai, il faisait douze degrés. J’y avais pas pensé non plus.

Je l’ai suivi. Un labyrinthe, des pyjamas partout, des couloirs, des portes, des escaliers. Encore et encore. On descendait dans l’antre du bâtiment, à chaque tournant je me demandais comment j’allais réussir à en ressortir un jour. La température baissait, et elle emmenait ma motivation avec elle. J’ai fini par me dire que ce mec nous avait perdus et n’osait pas l’avouer. Je l’espérais très fort, mais on est arrivé.

Il a poussé une grande porte métallique à deux battants, et l’enfer s’est abattu sur moi. Quarante toques au moins s’agitaient déjà, ça puait le vinaigre, le fromage, le sang. Une envie de vomir et ce froid. Tout était gris, tout bougeait, tout faisait du bruit. Bordel ! Pour quelles ténèbres avais-je quitté ma couette ?

Je te mets bien frérot ?!?

On m’a dit d’aller voir le chef, qui m’a envoyé vers un sous-chef, qui m’a refilé à un sous-fifre ne parlant pas français, et super vite en prime. C’est pourtant lui qu’on a désigné pour me dire quoi faire. Envie de vomir, froid, et mal de crâne. J’ai jamais revu le type du vestiaire, j’espère qu’il s’en est sorti lui aussi.

Le sous-fifre, que j’appellerai désormais mon bourreau, a commencé par écrire une liste d’ingrédients sur un bout de papier, et me l’a donné en disant : « ça, cul de poule, fouet, balance là-bas. ». J’ai filé sans demander mon reste. Sans savoir non plus ce qu’était un cul de poule et de l’agar agar !

Faut juste savoir compter pour faire des sandwichs ?!?

J’étais là depuis à peine cinq minutes et déjà en passe de me faire démasquer. Étant au plus bas de l’échelle hiérarchique, j’ai misé sur la solidarité des sous-sous-fifres et suis allé supplier les plongeurs de m’aider. Ce qu’ils ont fait. Pour votre info, un cul de poule est en fait un saladier !

De retour avec ma mixture et ma fierté, mon bourreau a regardé sa montre, soupiré, et m’a montré des grilles de cuisson et des sacs remplis de biscuits.

J’ai compris qu’il fallait que j’étale les biscuits sur les grilles. Des tas de biscuits de formes différentes. J’ai pas compris combien alors j’ai rempli les grilles. Mes doigts gelaient, mon nez coulait. Une fois fini, le type m’a montré les chiffres écrits sur le papier sulfurisé recouvrant chaque grille, l’air blasé. Apparemment il fallait savoir lire aussi.

Comme je ne savais pas combien j’en avais mis, et qu’il fallait en laisser cent-douze, ou quatre-vingt-six, ou trente-huit + soixante-deux, et qu’il y avait six immenses grilles, j’ai compté le plus longtemps de toute ma vie.

Ensuite il m’a donné un pot de sauce, un sac en plastique, et j’ai dû fabriquer une poche pour poser la sauce sur les biscuits. J’ai pas réussi. Le sous-chef m’a vu et l’a faite pour moi. Il n’avait pas l’air d’aimer la perte de temps. Je l’ai remercié et j’ai étalé. Il y avait au moins quatre millions de biscuits mais au moins j’avais plus à les compter. J’ai saucé.

Dans les trois secondes qui suivirent la fin de cette deuxième tâche, mon bourreau m’en a refilé une troisième.

Cette fois je devais superposer le biscuit, la sauce, la viande, et le fromage. J’avais pris du grade. Il n’y avait pas que le recrutement qui déconnait chez eux, le management aussi. J’avais retenu la leçon et lu le chiffre : cent trente-six. Il y avait même des lettres à côté, firtuccini, un truc comme ça. Ça devait être les stars des petits fours pour avoir leur nom en haut de la grille. J’ai commencé par les aligner à intervalles réguliers, super concentré, je voulais les soigner. Mais j’ai pas eu assez de place alors j’ai fini par en intercaler un peu partout. J’ai fabriqué une poche pour la sauce, en galérant. Elle avait beaucoup moins de style que celle du sous-chef. Elle était beaucoup moins précise aussi. J’en foutais partout, incapable de bien viser ces satanés minuscules petits biscuits trois fois d’affilée.

Mon bourreau m’avait dit d’aller chercher le poulet à la je sais pas quoi dans le frigo. Je voyais pas de frigo. Je suis retourné voir mes potes plongeurs. Ils m’ont indiqué une porte et je suis entré dans un frigo plus grand que mon salon. Un grand salon où il faisait quatre degrés. Tous les murs étaient recouverts d’étagères métalliques, elles-mêmes recouvertes de bacs métalliques remplis de victuailles indéfinissables. J’ai regardé partout, mais rien n’avait l’apparence du poulet. Je tournais, tournais, tournais. Je suis ressorti pour dire au type que je l’avais pas trouvé. Il m’a lancé un regard énervé, a foncé vers le frigo et m’a rapporté un bac vide dont le fond était recouvert d’une sorte de gelée. Gelée qui en fait recouvrait une couche de poulet à la je sais pas quoi, le tout prédécoupé en lamelles parfaitement égales et invisibles à mon œil d’ignare. Je cherchais des morceaux de poulet alors que cent trente-six biscuits rectangulaires m’attendaient bien sagement sur une grille. Cette fois pour sûr, j’étais démasqué.

Mon bourreau allait me faire payer mon imposture.

J’ai quand même terminé mes firtuccini en alignant la viande sur les biscuits, puis le fromage sur la viande. Petites lamelles de parmesan découpées par mes soins, une telle galère à bien dimensionner que j’en ai mis autant sur les firtuccini qu’à la poubelle. Mais celles de la poubelle étaient vraiment beaucoup moins belles. Au pays des petits fours, on discrimine en toute impunité.

A peine avais-je posé la dernière touche à ma grille, que mon bourreau me déposa par-dessus l’épaule un énorme sac plastique rempli de fleurs, avec pour seule instruction de « les éplucher ». J’ai compris qu’il me fallait en séparer les pétales du reste. En revanche, de toute la journée, j’ai jamais compris comment ce mec qui semblait faire mille choses à la fois, pouvait toujours savoir quand j’allais finir une tâche. Et je ne choisis pas le mot tâche par hasard.

J’ai donc épluché des fleurs pendant des heures. D’ailleurs, j’avais perdu la notion du temps. Pas de fenêtre, pas d’horloge. J’avais les pieds glacés. Tout se passait trop vite autour de moi, tout sauf ce sac qui ne se vidait pas. J’épluchais d’un geste aussi efficace que possible, avec l’impression de l’améliorer à chaque fois, mais cette saleté de sac ne se vidait pas. J’étais dans un film qu’on regarde en accéléré, et le seul acteur qui jouait à vitesse normale, c’était moi. J’épluchais, j’épluchais, je n’en pouvais plus d’éplucher. Mes doigts trempés commençaient eux aussi à surgeler.

« Nettoyer vos plans de table ! ».

J’étais hypnotisé par mes fleurs, cette phrase m’a effleuré sans me faire plus d’effet qu’un courant d’air au mois de juillet, il m’a fallu quelques secondes pour me rendre compte que tous mes collègues nettoyaient leurs plans de table, et que sur le mien, il y en avait partout. J’ai nettoyé, épluché, épluché, épluché. La fin du calvaire approchait.

C’est là que mon bourreau m’a apporté, avec un peu d’avance, trois énormes bacs débordant de petits fours fraîchement préparés sur lesquels il fallait apposer la tâche finale : le pétale. Tâche qui m’était implicitement dévolue.

J’ai posé des pétales, et des pétales, et des pétales.

Sur des petits fours, et des petits fours, et des petits fours. 

Le type est revenu avec un flacon et une pipette, et m’a montré comment déposer une goutte d’un liquide rouge et huileux sur chaque pétale. Un puits sans fond ces petits fours.

J’ai posé une goutte, et une goutte, et une goutte.

Sur des pétales, et des pétales, et des pétales.

J’avais tellement froid que je tremblais et en foutais partout. Je claquais des dents et battais des pieds pour ne pas que mes orteils s’endorment à jamais. Je me demandais ce qu’ils allaient bien pouvoir trouver à mettre au-dessus de ces gouttes, puisqu’ils semblaient avoir décidé que ces petits fours ne seraient jamais finis.

Il me restait une grille à faire quand mon pire ennemi de la journée m’a annoncé qu’après ça, je devais aller pointer auprès du chef avant d’aller manger. Ouf, il était au moins midi.

J’ai accéléré le goutte à goutte et suis parti à la recherche du big boss. Affamé. J’ai signé sa feuille et alors que je m’apprêtais à lui demander l’heure de reprise à contre cœur, il m’a dit : « c’est bon on n’a plus besoin de vous. » !

Apparemment, mon bourreau en avait sa claque de m’avoir dans les pattes et m’avait balancé sans scrupules. Et moi qui avais galéré des semaines avant de trouver ce boulot, moi qui n’avais que quinze euros en banque, sans aucune perspective d’un renflouage même minime à court terme, et qui allais vite replonger dans des angoisses sans fond, pour l’instant, je ne ressentais que du soulagement. Je n’aurai plus à remettre les pieds ici. Jamais. J’allais dormir tout l’après-midi.

J’ai remercié le chef sans demander mon reste et je suis parti. Juste avant de franchir les portes de cet enfer, j’ai entendu : « merde faut refaire les firtuccini ! ». Et pour la première fois de la journée, j’ai souri.

JoE

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