Fat Freddy’s Drop – Runnin’

L’INTRUSE

Il pleuvait encore. Les rues étaient brillantes et désertes. Il n’y avait que lui et cette musique de Fat Freddy’s.

« I’m gonna keep on runnin’ »

Et la fumée qu’il soufflait, et les gouttes glacées qui lui fouettaient le visage. Il effleurait à peine le bitume au rythme régulier de celui qui n’a d’autre but qu’avancer.

Il était cinq heures, et pour lui, ces derniers temps, Paris ne dormait jamais. Il le subissait le jour et le poursuivait la nuit. C’était mieux la nuit. Les éboueurs avaient toujours une connerie à dire et les chats se laissaient caresser. Et puis il croisait les fêtards, les noceurs, les barathoniens et les filles de joie. Il était le seul cette fois à avoir une bonne raison de marcher dans le froid en écoutant cette musique en boucle.

« I’m gonna keep on runnin’ ».

Depuis qu’elle dormait dans son lit, lui ne dormait plus. Elle prenait toute la place, se tournait et se retournait. Elle lui donnait chaud ou prenait toute la couette. Elle ne ronflait pas, elle bourdonnait ou sifflait ou grinçait des dents. Elle lui mettait des coups de talons quand il commençait à rêver, parfois des coups de coudes. Elle parlait aussi, trop souvent. Surtout quand il s’exilait sur le canapé. Sa voix le poursuivait, ses soupirs, ses râles, comme si elle tenait à tous prix à l’empêcher de quitter le monde des conscients. Elle le rejoignait même parfois, ne supportant pas la solitude d’un grand lit froid. Elle s’endormait sur lui comme s’il était un matelas, et bavait. Le canapé était trop mou, elle trop lourde.

« I’m gonna keep on runnin’ »

Ça faisait une semaine qu’il la fuyait. Elle et la privation de sommeil qu’elle engendrait. La première de toutes les tortures. Celle qui suffit à faire craquer les plus faibles. Les innocents avouent tout la nuit. Pourtant elle n’avait rien à lui faire dire. Son seul but ne pouvait être que de le rendre fou. Elle n’était pas loin de l’atteindre. Toutes sortes de pensées lui remplissaient le crâne, se jetaient contre les parois et rebondissaient sans cesse. Impossible de résoudre un problème puisqu’il s’en créait de nouveaux, en continu. Chaque minute éveillée était un supplice. Le chemin vers la folie est douloureux, l’esprit se rebelle, il veut trouver toutes les solutions, garder sa conscience. Il errait entre deux univers, hésitant entre lutte et reddition.

« I’m gonna keep on runnin’ »

Depuis sept nuits, à bout de forces, incapable de s’en débarrasser, il la fuyait. Il se retrouvait dans la rue, marchant sans autre but que s’épuiser. Il oubliait qu’elle l’empêchait de s’oublier. Il reprenait le contrôle. Ce n’était plus à cause d’elle qu’il ne dormait plus. C’était le froid, le vent, la pluie. Elle ne pouvait plus l’atteindre physiquement, et cette musique protégeait son esprit.

« I’m gonna keep on runnin’ »

Il espérait qu’elle comprenne d’elle-même et qu’elle parte avant de l’anéantir, qu’elle disparaisse. Pas d’affrontement, ni retour, seulement quelques bons souvenirs.

Il savait qu’en rentrant chez lui, il s’écroulerait, quoiqu’elle fasse. Il s’écoulerait un ou deux tours de cadran, le jour reprendrait ses droits, et ça recommencerait tant qu’elle serait là.

« I’m gonna keep on runnin’ »

De jour comme de nuit, trop peu de répit, il n’arrivait pas à se débarrasser de son insomnie.

HanK

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